Entretien avec Viktor Frankl - Derek L. T. Gill, in Logotherapy in action, 1979, pp. 23-34, traduit en français par Georges-Elia Sarfati

 

Gill : Comme la plupart des gens, j’ai pris connaissance de vos travaux en lisant Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie. Comment expliquez-vous l’extraordinaire succès que ce livre a rencontré ?
V. Frankl : Je comprends ce succès comme un symptôme de la névrose collective de notre époque – du fait que des milliers de gens cherchent à donner un sens à leur vie. Cette quête a été frustrée, et c’est pour cette raison que les gens s’adressent aux psychiatres et qu’ils se plaignent d’un sentiment de vide et de non-sens.
Q : Pouvez-vous donner un exemple de ce sentiment d’absurde ?
Frankl : Récemment, à Vienne, j’ai reçu une lettre d’un étudiant américain. Il écrit ceci : « J’ai vingt-deux ans, je suis diplômé de l’université, je possède une voiture, je connais la sécurité, je suis sexuellement épanoui, et j’ai de vastes possibilités dans la vie. Cependant je dois m’expliquer à moi-même quel sens donner  à  tout cela ». Voilà l’exemple d’un homme qui vit un sentiment d’absurde. D’ordinaire ce sentiment va de pair avec une plainte : celle d’une existence vide- du « vide existentiel ».
Q : Comment expliquez-vous ce vide existentiel ?
Frankl : Au contraire des animaux, l’être humain n’est pas guidé par ses drives et ses instincts qui lui dictent ce qu’il doit faire. Et, contrairement à  l’humanité d’autrefois, les traditions ne lui dictent plus ce qu’il devrait faire. Aussi, ne sachant ni ce qu’il doit faire, ni ce qu’il devrait faire, il semble qu’il ne sache pas même ce qu’il souhaite faire.  Il en résulte que le plus souvent il désire faire ce que les autres font –ceci s’appelle le conformisme ; ou bien il est amené à faire ce que les autres veulent qu’il fasse, ceci s’appelle le totalitarisme. Mais il existe une troisième conséquence du vide existentiel : l’apparition d’une névrose, à la fois nouvelle et sans précédent. Le terme qu’emploie la logothérapie pour désigner cette souffrance est celui de névrose noogène, parce-que cette souffrance ne résulte pas de complexes ou de traumas, mais résulte principalement de la frustration de la quête de sens, elle vient du fait que l’être humain ne trouve plus de sens à sa propre vie.
Q : Est-ce que la logothérapie est une méthode destinée à traiter les névroses noogènes ?
Frankl : Oui. Le logothérapeute aide ses patients à surmonter les névroses noogènes, en les amenant à découvrir un sens, et des significations, à leur vie.
Q : En somme, ce sentiment de « non-sens » est une névrose ?
Frankl : Non. Ce vide existentiel ou cette frustration existentielle n’est pas à proprement parler une névrose, c’est un désespoir existentiel- désespoir qui se traduit par le fait de ressentir que la vie n’a pas de sens. Ce désespoir ne constitue pas du tout une perturbation émotionnelle, ni même une maladie mentale. Nous devons toujours nous souvenir de cela, lorsque nous apportons les premiers soins à un patient qui souffre de vide existentiel. Les adolescents et les jeunes gens qui affrontent ce genre de crise, ne doivent pas en avoir honte ; ils doivent au contraire en être fiers, parce que le fait de reconnaître ce vide existentiel prouve leur honnêteté intellectuelle. D’ailleurs, c’est le privilège de l’être humain de se poser la question de savoir si la vie possède un sens. Aucun animal ne connaît cela. Seul l’être humain fait cette expérience, et c’est une prérogative de la jeunesse. Mais je dois ajouter que ce courage, notamment de la part des jeunes gens, doit aussi compter avec la patience. Celui qui se pose la question du sens de sa propre vie doit être prêt à attendre jusqu’à ce que –tôt ou tard- le sens s’impose finalement à lui.
Q : Est-ce que ce sentiment d’absence de sens est plus répandu aux Etats-Unis qu’en Europe ?
Frankl : Oui. Sur l’ensemble de mes étudiants, à la faculté de médecine de l’université de Vienne, 40%  d’entre eux expriment ce sentiment de vide existentiel ; parmi mes étudiants américains, la proportion s’élève à 80%.
Q : Comment expliquez-vous ce pourcentage particulièrement alarmant en Amérique ?
Frankl : L’étudiant américain est beaucoup plus exposé aux conceptions réductionnistes de l’être humain.
Q : Qu’entendez-vous par « réductionniste » ?
Frankl : Le réductionnisme est une procédure pseudo-scientifique par le biais de laquelle le phénomène humain est ou bien réduit ou bien déduit à partir d’un phénomène sub-humain.
Q : Ce que vous dîtes me paraît très abstrait.
Frankl : C’est faire preuve de réductionnisme si vous affirmez que la vie humaine n’est rien d’autre qu’une sorte de guerre civile entre les revendications de l’ego, celles du ça, et celles du surmoi, ou si vous pensez que l’être humain n’est rien d’autre que le produit de son environnement ou celui des forces économiques.
Q : Niez-vous le fait que le mécanisme animal opère chez l’homme ?
Frankl : Non, puisque l’être humain est encore un animal. Il est même un ordinateur. Mais il est à la fois un animal supérieur et un ordinateur supérieur. Le fonctionnement du système nerveux central de l’être humain peut très bien être expliqué par le recours au modèle informatique. Mais nous devons considérer le phénomène humain dans toute son ampleur, et envisager l’être humain, y compris l’être humain émotionnellement perturbé, en regard de ce qui fait de l’homme un phénomène spécifique.
Q : Pourquoi est-ce si important d’inclure cette dimension dans la psychiatrie ?
Frankl : Si vous ne prenez pas en considération la dimension humaine, ou aussi longtemps que vous considérez l’homme comme un simple animal, ou un simple ordinateur, vous demeurez au niveau sub-humain et vous ne pouvez pas comprendre la souffrance caractéristique de notre époque. Comment pouvez-vous comprendre un être humain qui souffre de ce que sa vie n’a pas de sens, si vous le figez au niveau d’une fourmi ou d’un ordinateur ? Les animaux et les ordinateurs ne souffrent pas de vide existentiel. C’est uniquement lorsque vous prenez en considération la dimension proprement humaine que vous pouvez comprendre ce que signifie la frustration de la recherche du sens. C’est uniquement lorsque le thérapeute considère l’être humain comme un être humain qu’il peut aider le patient à mobiliser ses ressources humaines.
Q : Comment un psychanalyste, par opposition à un logothérapeute, conçoit le sens et la valeur ?
Frankl : Deux psychanalystes américains de grande réputation ont donné du sens et des valeurs la définition suivante : « Ils ne sont rien d’autre que des formations réactionnelles ou des mécanismes de défense ». Pour ma part, je n’aimerais pas vivre au nom de mes formations réactionnelles, et je voudrais encore moins mourir au nom de mes mécanismes de défense.
Q : Quelle est le véritable poids de la conception réductionniste ?
Frankl : Vous en trouverez une indication assez exacte dans un numéro de l’American Journal of existential psychiatry. Cette publication, qui comporte deux volumes, traite du cas de Goethe ; permettez-moi de citer mot à mot un passage de cette étude : « En 1538 pages, l’auteur nous livre le portrait d’un génie qui présente tous les traits de la manie dépressive, de la paranoïa, de l’homosexualité, de la conduite incestueuse, du voyeurisme, de l’impuissance, du masochisme, de l’exhibitionnisme, du fétichisme, de la névrose obsessionnelle compulsive, de la névrose, de l’hystérie, de la mégalomanie, etc. L’auteur semble s’attacher presque exclusivement aux forces qui sous-tendent les productions de l’artiste. Nous sommes donc amener à conclure que l’œuvre de Goethe n’est rien d’autre que le résultat de fixations prégénitales. L’œuvre de toute une vie ne paraît nullement tendu vers un idéal, ni aimanté par des valeurs, mais uniquement faite pour surmonter le problème fort gênant de l’éjaculation prématurée ».
Q : Etes-vous sérieux ? Quel est l’impact d’un tel endoctrinement ?
Frankl : L’impact d’une telle réduction tient dans la formule « Rien d’autre que… ». L’être humain n’est rien d’autre que… ; les valeurs ne sont rien d’autre que… C’est là une conception qui mine et érode l’enthousiasme des jeunes gens. J’ai prédit cette érosion il y a déjà plusieurs années. Je voudrais vous parler d’un jeune Américain, très brillant, qui a étudié la logothérapie à Vienne. IL m’a parlé d’un couple de jeunes Américains qui avait servi en Afrique, pendant deux ans, dans le Peace Corps. Au début de l’instruction qu’ils ont suivi en Amérique, ce jeune couple avait dû participer à un cours préparatoire dispensé par un psychologue américain qui avait l’habitude de jouer au jeu suivant : « Pourquoi avez-vous choisi de servir dans le Peace Corps ? » « - Nous voulons venir en aide aux gens déshérités ». « Alors, vous devez penser que vous êtes supérieurs à ceux qui sont déshérités ? », « Disons que nous avons certaines compétences qui nous permettent de leur venir en aide ». « C’est qu’il doit y avoir dans votre inconscient un besoin bien enfoui de prouver aux autres, comme à vous-mêmes, que vous êtes supérieurs », « -Eh bien, docteur, la vérité c’est que nous n’avons jamais pensé à voir les choses de cette manière. Mais c’est vous le psychologue et vous savez mieux que nous ». C’est ainsi que les choses se passaient. Ces jeunes gens sont proprement endoctrinés, on leur apprend à interpréter leur idéalisme et leur altruisme comme rien d’autre que des illusions subjectives. Pire encore, et maintenant, je vais citer l’étudiant brillant que j’ai évoqué tout à l’heure : « Les membres du groupe était constamment sur le dos les uns des autres, jouant entre eux au jeu du « finalement, quels sont vos motivations cachées ».
Q : Cela veut-il dire que vous êtes contre le fait de démasquer les motivations névrotiques ?
Frankl : Non, le fait de démasquer est légitime, s’il y a quelque chose à démasquer. Mais le psychologue qui démasque doit savoir s’arrêter dès qu’il atteint ce qui est originaire chez la personne, et qui ne peut plus être démasqué. Dès lors qu’il continue à « démasquer », au-delà de ce point, alors il démasque sa propre motivation cachée qui est de vouloir galvauder et déprécier ce qui est humain en l’homme.
Q : Qu’entendez-vous par « ce qui est humain en l’homme » ?
Frankl : Essentiellement, la volonté humaine de donner sens. Je ne vois pas l’homme comme dont la préoccupation principale serait, disons, la recherche du pouvoir, ou celle du bonheur. Je pense que l’aspiration humaine fondamentale consiste dans la recherche d’un sens et d’un projet à accomplir.
Q : On vous a reproché de développer une philosophie idéaliste. Comment répondez-vous à cette objection ?
Frankl : La logothérapie est une philosophie pratique, qui répond aux besoins d’aujourd’hui. Les Européens ont tendance à voir les Américains comme des gens essentiellement préoccupés de gagner de l’argent. Le National Institute of Mental Health a financé une enquête statistique portant sur un panel de 8, 000 étudiants de collèges répartis dans les 48 collèges américains. Bien entendu, un certain nombre d’étudiants interrogés ont répondu en faisant valoir que leur principale préoccupation était de faire de l’argent. Mais ce groupe représentait seulement 16% de l’ensemble, tandis-que le plus fort pourcentage, qui s’élève à 78% de la jeunesse américaine, déclarent que leur principale préoccupation c’est de « trouver un sens à leur vie et un projet à accomplir ».
Q : Mais n’est-ce pas dangereux de supposer chez chaque individu une volonté de sens ?
Frankl : Vous voulez dire qu’en formulant une exigence trop élevée vis-à-vis d’une personne, nous risquons de lui nuire, en l’exposant au stress ? Ma conviction est que l’être humain a besoin d’une certaine quantité de tension, même s’il recherche aussi un état de détente. Lorsqu’une personne se soucie avant tout de chercher un sens et d’accomplir un projet, plutôt que de chercher le prestige, le plaisir et la distraction, cela peut paraître idéaliste, mais en fait c’est réaliste. J’appartiens à cette catégorie de réalistes dont parle Goethe lorsqu’il dit –je résume à grands traits sa pensée : « Si vous prenez l’être humain tel qu’il est, nous le rendons pire qu’il est. Mais si nous prenons l’être humain tel qu’il devrait être, nous l’engageons à devenir ce qu’il peut être ». Beaucoup d’idiots sont devenus idiots simplement parce qu’un psychiatre les a diagnostiqué comme idiots en leur déniant toute aptitude à apprendre et à progresser. Le même faux diagnostic est fait par les media. Aussi longtemps que ceux qui sont responsables des mass media considéreront l’homme de la rue comme un semi-idiot, ils en feront un idiot complet. Du simple fait que les medias échouent à exprimer une exigence intellectuelle ou morale à l’endroit de l’homme ordinaire, ils le sous-estiment et le rendent pire qu’il n’est. De même, les psychiatres portent une lourde responsabilité lorsqu’ils formulent un diagnostic de même que ceux qui dirigent les médias, et qui sous-estiment constamment les capacités intellectuelles et morales qui sommeillent en l’homme.
Q : En tant qu’ancien journaliste, je ne peux malheureusement que vous donner entièrement raison. Mais d’un autre côté, n’est-il pas exact que l’être humain cherche davantage le plaisir que le sens ?
Frankl : Bien entendu, cela est exact. Mais je considère que la recherche du plaisir –le principe de plaisir de Sigmund Freud- ou que la recherche du pouvoir d’Adler, ne sont que des substituts d’une recherche plus fondamentale. C’est uniquement lorsque la motivation humaine originaire a été frustrée, que les motivations liées à la recherche du plaisir ou du pouvoir viennent au premier plan.
Q : Qu’arrive-t-il lorsqu’un être humain fait de la quête du plaisir son but principal ?
Frankl : Ses efforts sont voués à l’échec.Lorsque vous faîtes du plaisir ou du ‘’bonheur’’ un objectif en soi, vous manquez votre but, car l’être humain ne peut devenir heureux qu’en accomplissant une signification liée à un projet ou en aimant un autre être. Le fait d’accomplir un projet qui a un sens, ou d’aimer d’autres personnes lui donne alors une raison d’être heureux. Si un être humain possède une telle raison, alors le bonheur en résulte automatiquement. Si nous essayons de faire du bonheur un but en lui-même, nous n’en faisons pas seulement un objet intentionnel, mais dans le même temps un objet de notre attention. Plus nous accordons d’importance à la poursuite du bonheur, plus nous perdons de vue toute raison d’être heureux. Il en résulte que le bonheur nous échappe. En d’autres termes, le ‘’bonheur’’ est quelque chose qui doit ‘’arriver’’, il ne peut être recherché pour lui-même.
Q : De nos jours, les gens sont obsédés par la sexualité. Est-ce que la recherche exclusive du plaisir sexuel est aussi vouée à l’échec ?
Frankl : Bien entendu. Plus un homme ou une femme se donnent pour but de parvenir au plaisir sexuel, moins il ou elle sera capable de l’atteindre. La recherche du plaisir sexuel peut induire l’impuissance et la frigidité. Un homme qui cherche à faire la démonstration de sa puissance, ou une femme qui cherche à se prouver qu’elle est pleinement capable de parvenir à l’orgasme sont condamnés à échouer. Par contre, plus un homme ou une femme se donneront, et plus ils s’oublieront, mieux ils parviendront au plaisir.
Q : est-ce que la sexualité non-égoïste est possible à une époque qui se caractérise par la pornographie et l’idéologie du « sexe pour le plaisir » ?
Frankl : Nous vivons à une époque d’inflation sexuelle, sur une vaste échelle. Mais ceci apporte une confirmation à mon diagnostic d’un immense vide existentiel.
Q : Dans quelle mesure cette valorisation de la sexualité pour elle-même affecte-t-elle la vie sexuelle ?
Frankl : Une inflation, monétaire ou autre, s’accompagne d’une dévaluation. La vie sexuelle est dévaluée parce qu’elle a été déshumanisée. La sexualité humaine est bien davantage qu’une activité simplement physique ; elle donne corps à l’amour.
Q : Qu’en est-il de la recherche du pouvoir? Est-elle aussi substitut d’une recherche de sens qui a été frustrée ?
Frankl : Oui. Car ce ne sont pas seulement les conduites sexuelles égoïstes, mais également les conduites et les instincts agressifs qui conduisent au vide existentiel. Dans son livre : History and humansurvival, Robert J. Lifton écrit ceci : « Les hommes sont davantage aptes à tuer ou à vouloir tuer lorsqu’ils sont submergés par le sentiment du non-sens ». La logothérapie enregistre d’excellents résultats dans le soin des délinquants.
Q : Est-ce que la violence est la seule façon d’exprimer la recherche du pouvoir, ou bien existe-t-il des recours moins brutaux ?
Frankl : Il existe d’autres moyens. Par exemple, beaucoup de gens sont dominés par l’appât du gain, davantage que par la volonté de détenir du pouvoir. Pour ces gens leur vie est dénuée de sens, et par conséquent ils se concentrent sur les moyens au lieu de se soucier des fins : la recherche de la richesse est ici le substitut d’une quête de sens qui a été frustrée.
Q : Comment le psychiatre que vous êtes parvient-il à donner un sens à ses patients ?
Frankl : Je n’en ai pas les moyens. Le sens ne peut pas être donné. Il doit se trouver. Le sens doit être découvert par chaque individu.
Q : Je suppose que beaucoup de gens viennent vous voir et vous demandent : « Quel est le sens de la vie ? ». Que leur répondez-vous ?
Frankl : Votre question me rappelle la question qu’un journaliste a un jour posé à un champion d’échecs : « Maître, pouvez-vous me dire quel est la meilleure tactique aux échecs » ? Il n’existe pas de ‘’meilleure tactique’’ aux échecs, mais seulement une bonne manière de jouer au moment où le joueur est confronté à un agencement donné du jeu au cours de la partie. Le sens est toujours unique. Cette unicité est elle-même liée à l’unicité de chaque individu ainsi qu’à l’unicité de chaque situation de vie à laquelle se confronte l’individu.
Q : Vous insistez beaucoup sur la singularité de l’individu.
Frankl : Oui, parce que le fait d’en être conscient va de pair avec le sens de la responsabilité. Quand nous considérons le défi que représente notre vie –le sens de notre vie- et, pour cette raison, le défi que constitue chaque situation de vie comme quelque chose d’unique, c’est alors que nous sommes mis en demeure d’utiliser les possibilités uniques qui s’offrent à nous. En d’autres termes, notre responsabilité résulte de la conscience que nous avons du fait que chaque personne est confrontée à une situation unique.  Une maxime de la sagesse juive, vieille de deux mille ans, illustre assez bien ces principes : « Si je ne le fais pas, qui le fera ? Et si je ne le fais pas maintenant, quand le ferai-je ? Mais si je ne le fais que pour moi-même, que suis-je ? ». La première de ces trois questions fait référence au fait que chaque personne est unique et qu’il lui incombe d’accomplir une mission unique dans sa vie. La seconde question fait référence à l’unicité de chaque situation dans laquelle chaque personne se trouve. Si celle-ci manque ces deux possibilités, elles sont perdues pour toujours. La troisième question paraît faire référence au fait que si je me montre égoïste, je ne suis pas pleinement un être humain. L’humanité de l’homme réside dans l’auto-transcendance. Ce que j’entends par auto-transcendance, c’est le fait qu’être humain signifie être constamment relié à ou tendre vers quelque chose ou vers quelqu’un d’autre que soi. Etre pleinement humain veut dire servir une cause ou aimer une autre personne.
Q : Je conçois bien en quoi le sens peut résulter de nos actions et de nos expériences, telles que l’amour. Mais n’existe-t-il pas des situations entièrement dépourvues de sens ? La vie est-elle toujours porteuse de sens ? Qu’en est-il d’une situation dans laquelle nous sommes confrontés à un destin immuable, disons, à une maladie incurable (comme un cancer qui ne peut pas être opéré) ?
Frankl : C’est justement là, que nous pouvons témoigner au mieux de la possibilité d’être humain. Cette possibilité c’est celle qui nous est donnée de changer une épreuve ou une tragédie en un véritable accomplissement ou en victoire, au niveau humain. Le fait d’affronter courageusement un destin qui ne peut pas être changé constitue un défi à trouver du sens à un moment de la vie « qui ne nous a jamais promis un jardin de roses », pour citer le titre d’un roman fameux, où il est justement question de ce genre de situation.
Q : Mais est-ce que le caractère éphémère de la vie ne met pas en échec toute signification ?
Frankl : Je ne le pense pas, parce qu’une fois que nous avons accompli quelque chose, nous l’avons fait une fois pour toutes. En d’autres termes, le passé n’est pas perdu. Au contraire, toute chose accomplie est précieusement engrangée, et ce que nous faisons consiste aussi à préserver dans le passé tout ce que nous avons accompli –nos devoirs, nos amours, ou nos souffrances dignement vécues. D’ordinaire, l’être humain ne perçoit que l’aspect pénible de la nature éphémère de son existence. Mais ce qu’il oublie, c’est ce qu’il a engrangé dans son passé, ces graines qu’il a moissonnées et engrangé. Rien, ni personne ne peut nous dérober ce que nous avons récolté.
Q : Qu’en est-il de la culpabilité ? La culpabilité est proclamée en lettres capitales par tant de psychologues. La culpabilité elle-même peut-être être changée en quelque chose de sensé ?
Frankl : Permettez-moi de citer une lettre que ma m’envoyé un jeune américain, étudiant en médecine : « Tout autour de moi, je vois des gens cherchant désespérément à donner un sens à leur existence. L’un de mes meilleurs amis en est mort. Je sais que j’aurais pu empêcher son suicide si j’avais pris le temps de lui montrer que je m’en souciais. Je me sens coupable, mais j’en ai tiré une leçon. Sa mort me servira toujours à me porter au-devant de tous ceux qui sont dans la détresse. Je pense que c’est la plus puissante motivation que l’on puisse avoir. En dépit de ma grande tristesse, et de la culpabilité que j’éprouve à cause de la mort de mon ami, j’ai trouvé un sens. Si je peux être assez fort pour faire mon travail et assumer ma responsabilité, il ne sera pas mort en vain. Je suis résolu à ce qu’une telle tragédie ne se produise plus autour de moi ». Est-ce que cette lettre répond à votre question ?
Q : Comment peut-on transmettre ce message essentiel à l’homme de la rue ?
Frankl : En étant conscient qu’intuitivement il sait déjà que tout être humain est capable d’humanité jusqu’à son dernier souffle. Il est possible de transmettre ce message, car l’homme de la rue sait au fond de son cœur que la vie possède un sens en toute circonstance, et qu’il aspire à trouver un sens. Je me suis adressé aux détenus de la prison de San Quentin, et l’on m’a demandé de dire quelques mots, par microphone, à Aaron Mitchell, qui était dans l’attente de son exécution dans le Couloir de la mort, et qui n’avait pas le droit d’assister à des conférences. Que pouvais-je lui dire ? Je sentais que je devais malgré tout essayer. Je lui ai dit quelque chose comme : « Voyez-vous, Monsieur Mitchell, en un sens je comprends votre situation, parce qu’une fois, moi-même, j’ai dû vivre à l’ombre de la chambre à gaz. Mais, même à ce moment-là, je n’ai pas abdiqué ma conviction que la vie possède un sens, de façon inconditionnelle. Et si la vie a un sens, alors elle le conserve toujours, même si la vie est de courte durée. Mais si la vie n’a aucun sens, alors le fait d’ajouter de lui ajouter des années ne lui ajoutera aucun sens. Même dans une vie qui paraît ne pas avoir de sens, même dans une vie qui a été abîmée, il est possible de trouver du sens, grâce aux attitudes que nous adoptons lorsque nous sommes confrontés face à un destin inexorable, tel que le fait d’être emprisonné et même en face de la mort. » Je lui ai parlé de cette manière, et un professeur de Berkeley qui m’accompagnait, et qui, par la suite, s’est entretenu avec les détenus, s’est aperçu que le message était bien passé. Même Mitchell l’a bien compris, parce que juste avant d’être exécuté, il a été autorisé à parler avec la presse de l’Etat de Californie, et ce qu’il a déclaré demeure un document émouvant d’humanité.
Q : En somme le message était que, la vie possède un sens, quelles que soient les circonstances, et que chacun a la volonté de trouver un sens à sa vie.
Frankl : La logothérapie repose sur deux ou trois principes. Le troisième est celui de la liberté de choix. L’être humain est libre de choisir sa propre manière de vivre, et le cas échéant y compris sa propre manière de mourir. Bien entendu, sa liberté est limitée par de nombreux facteurs : biologiques, psychologiques, environnementaux. Mais, même lorsque sa liberté est limitée, il a toujours la liberté de choisir librement ses attitudes. Je sais d’expérience jusqu’à quel point l’être humain est capable de braver les pires conditions qui se puisse concevoir.
Q : Comment résumeriez-vous ce que vous avez appris dans les camps de concentration ?
Frankl : La leçon que j’en ai tiré, c’est que ceux qui étaient le plus susceptibles de survivre dans ces conditions extrêmes étaient tendus vers l’avenir, vers un sens à réaliser dans l’avenir. J’ai appris que le fait de survivre, toutes choses étant égales, dépend pour chaque individu d’avoir une conscience aigüe de ce qui fait sens.
Q : Comment est-ce que cette leçon trouve à s’appliquer au-delà des fils barbelés- pour l’humanité entière ?
Frankl : Si l’humanité survit, les gens devront devenir conscients d’un dénominateur commun ; ils doivent trouver une signification commune. Si les gens perçoivent les significations et les valeurs qu’ils ont en commun, ils seront unis par la volonté commune d’une signification commune.
Q : Revenons à la question de la liberté : En Amérique, beaucoup de gens conçoivent la liberté comme la raison d’être et la motivation première de cette nation ; considérez-vous que la liberté soit la valeur suprême ?